Histoires d’hôtels… La dame de l’appartement 40

13 juin 2018 -
Le coffre aux trésors d'Hôtel Château Laurier Québec

Dans mon blogue de février dernier, je vous parlais de ce projet d’un livre qui raconte l’histoire de différents hôtels. Je vous partage ici notre histoire qui s’intitule « La Dame de l’appartement 40 ».

Les gens disent toutes sortes de choses à propos des fantômes. Entre autres, que ce sont des esprits qui hantent des lieux. Mais c’est exactement l’inverse qui est vrai. Les fantômes sont en réalité des esprits qui sont hantés par des lieux. Je sais de quoi je parle. J’en suis un.

Vous connaissez des histoires d’endroits marqués par des tragédies, où errent des âmes tourmentées qui y sont mortes violemment ou qui y ont souffert terriblement. Certes, cela existe. Les âmes reviennent aux lieux qui les ont marquées entre tous. Oui, elles pleurent. Oui, elles peuvent faire peur. Mais l’on ne dit rien des âmes heureuses, celles qui retournent pour l’éternité – ou une partie d’éternité, mais qu’en dire, dans l’état où nous sommes, le temps n’existe plus – là où elles ont été bien, là où elles ont vécu dans une dignité à nulle autre égale. Là où elles ont pu toucher un morceau de ce que les vivants appellent « bonheur ». C’est mon cas.

La première fois que je suis venue au Château Laurier, c’était au début des années 1990. J’avais, oh… autour de la quarantaine, je ne sais plus très bien. Je fuyais. Je fuyais Toronto, son bruit, sa poussière, sa façon de pousser son orgueil et d’étendre son ombre sur le lac Ontario. Je fuyais aussi – surtout – ma fille. Ma fille qui criait à qui voulait l’entendre que ma santé mentale était trop fragile pour m’occuper de la fortune de son père. Ma fille qui me forçait à consulter des médecins qui établissaient des rapports prédéterminés, des médecins qui voulaient m’envoyer à l’hôpital pour que j’y croupisse dans le bruit des chariots et des civières. Ma fille qui lâchait des notaires à mes trousses pour me faire signer des procurations et des déclarations d’inaptitude. Ah, elle était rusée, ma fille. Elle était déterminée. Mon mari n’était malade que depuis peu quand elle a commencé à insinuer ces épouvantables faussetés à mon sujet. Elle en farcissait les oreilles de ma belle-soeur, de son époux, de mes amies. Les gens se sont mis à me parler d’une voix douce, comme s’ils avaient peur que je m’emporte et que je leur saute dessus telle une harpie. On a commencé à m’éviter, à me regarder en biais. Dépressive, disait-elle à qui voulait l’entendre, dépressive chronique. Psychose névrotique, brandissait-elle comme un épouvantail à corbeaux. Mais c’était elle, l’oiseau de malheur. C’était elle.

Alors j’ai pris mes dispositions. J’ai quitté cette ville après m’être assurée qu’elle ne toucherait pas un sou. Pas un. Jamais. Je m’étais trompée, bien sûr. Mais ça ne compte plus, maintenant. Elle peut bien faire ce qu’elle veut. Que le diable l’emporte.

Je suis arrivée à Québec par le train et me suis fait conduire en taxi sur la Grande-Allée. J’avais lu un article sur le Carnaval dans le Maclean’s, je crois, et l’on y voyait en photo cette belle avenue enneigée, illuminée, remplie de visages rieurs aux joues rouges. Un ami de mon mari m’avait raconté, un jour, qu’il s’agissait de la plus belle ville du Canada et je l’avais choisie pour cela. On m’avait aussi parlé d’une ville tranquille, sans grabuge, une ville où il faisait bon vivre, juste assez petite pour échapper au bruit et juste assez grande pour y demeurer anonyme.

Le taxi m’a déposée devant l’église St-Patrick. J’ai marché toute la rue vers l’est jusqu’à l’Assemblée Nationale avec ma petite valise et je me suis arrêtée pour contempler l’édifice, qui surplombait les fortifications anciennes. La pluie d’automne qui mouillait la chaussée amplifiait l’écho des pas d’un cheval qui menait une calèche où souriait un jeune couple visiblement très amoureux. Tout me paraissait aller au ralenti. Les voitures, tellement moins nombreuses que dans la Ville-Reine, les touristes, les fonctionnaires, les grands ormes, tout me disait : ça y est, c’est ici que tu seras bien. Pour la première fois depuis ce qui me semblait toute ma vie, je me suis sentie légère. J’ai pivoté sur moi-même, lentement. Un cocher se tenait debout près de sa calèche, grattant le cou de son cheval, qui se reposait, un picotin d’avoine accroché au licou. La porte Saint-Louis s’ouvrait sur la vieille ville, figée dans sa propre carte postale. De l’autre côté de la rue, le manège militaire exposait sa façade néo-gothique. On entrevoyait, derrière, l’herbe encore verte de ce que je devinais être les plaines d’Abraham. Et, juste au coin de cette rue, se dressait un petit édifice Queen Anne dont l’allure, je ne saurais dire pourquoi, me plut instantanément. Étaient-ce ces briques au charme apaisant? Cette mignonne tourelle? Ces fenêtres en encorbellement? Cet escalier menant à une porte de bois joliment ornée? Comment reconnaître ce qui cause les coups de foudre? Une enseigne affichait : « Hôtel Château Laurier ». J’ai aimé l’idée d’un château. J’ai traversé la rue, gravi les marches de bois et suis entrée.

J’y suis restée cinq ans. Les cinq années les plus heureuses de ma vie.

Bien sûr que je n’ai pas donné mon véritable nom. Pas de carte de crédit non plus. J’ai offert un substantiel dépôt. On m’a installée dans une jolie chambre avec vue sur la rue. Une chambre modeste : je ne savais pas combien de temps je serais là et, même si mon pécule était considérable, il n’était pas éternel. J’ai déposé mon bagage sur le lit et je suis redescendue pour manger. L’ambiance qui régnait là, calme et feutrée, m’emplissait d’une paix que je n’aurais pas cru connaître de mon vivant. Cette nuit-là, j’ai dormi comme jamais auparavant. La peur, la peur qui m’avait toujours poursuivie, comme une gargouille hideuse, m’avait quittée.

Le lendemain, je suis allée faire quelques courses. Vêtements, cigarettes. Et un cahier. J’en ai rempli, de ces cahiers, je ne sais plus combien. Quand j’en avais terminé un, je sortais en acheter un autre. Je savais bien que les femmes de chambre les zyeutaient, mes cahiers. Cela les intriguait de me voir y écrire toujours, chaque fois qu’elles venaient pour faire le ménage ou pour apporter serviettes propres. Ce n’étaient pas des choses importantes pourtant. Des pensées, ce qui me passait par la tête. Je couchais sur le papier tout ce que je n’avais osé dire à personne durant toutes ces années.

Elles étaient gentilles, ces femmes. Tout le personnel était gentil. On sentait que ces gens étaient bien traités, dans cet endroit. Que leur travail était estimé. L’une d’elles, particulièrement, m’a plu. Elle s’appelait Michelle. Une belle grande fille au sourire radieux, aux yeux brillants, intelligente et vive. Toujours discrète, toujours chaleureuse sans être familière. On voyait tout de suite qu’elle était de l’étoffe des battantes, celle- là. J’aurais aimé être comme elle, vaillante et courageuse. Le seul courage que j’ai eu dans ma vie a été ce voyage vers Québec. Et plus que le courage, je crois que c’est la frayeur qui m’y a conduite. Mais passons. Maintenant je sais tout de Michelle. Je sais tout, aussi, de la mémoire de ce lieu dont j’ai fait ma demeure.

Je sais que la directrice actuelle, une belle jeune femme de trente ans, est la petite-fille du fondateur et qu’elle a pratiquement grandi dans cet hôtel. Je sais que Michelle l’a vue pousser, elle qui y est depuis trente ans maintenant, justement. La gentille Michelle, la vaillante et courageuse et intelligente fille, elle occupe maintenant un poste important à la direction. On a fait confiance à celle qui est entrée là pour faire les chambres à l’âge de dix-sept ans. Il y a de l’amour entre les patrons et les employés de cet endroit. Les gens y sont fidèles, ils y travaillent longtemps. Je crois que l’apaisement que l’on y ressent tient en grande partie à cela.

Les murs me racontent tout. Depuis la construction de l’édifice, à la fin des années 1800, jusqu’aux grands travaux d’agrandissement des mdernières années. Je vois l’arrivée de cette famille, au milieu des années 1970, aussi. Il fallait voir grand pour acheter cette bâtisse après avoir quitté le Lac Saint-Jean, dont la prospérité forestière ne suffisait plus à faire vivre tout le monde à l’aise. Ils étaient partis, homme, femme et enfants, et s’étaient installés à Québec avec leurs économies. L’homme a travaillé dans l’immobilier, s’est découvert du flair et hop ! il a acheté le Château-Laurier, qui n’était alors qu’un modeste établissement, du genre que l’on voit dans les films noirs, avec le comptoir de bois et les petits casiers à messages derrière, au-dessus des crochets pour les clés. Avec les années, ils ont acheté des maisons adjacentes, ont fait de nouvelles chambres et même de petits appartements. Le fils a repris l’affaire, et enfin la petite- fille. Lorsque j’y vivais, il arrivait que le fondateur, désormais décédé, revienne y faire sa sieste d’après-midi, dans une chambre gardée pour lui. Les membres du personnel le traitaient avec affection. Cela me touchait.

Je ne  sortais pas souvent de  ma  chambre. J’y étais bien. Protégée. Je lisais chaque jour dans le regard de Michelle que j’étais là chez moi,  et qu’on ne me dérangerait pas. Personne ne  chercherait à troubler ma  paix ni  à percer mon secret. J’allais chaque matin chercher mon paquet de cigarettes au  petit dépanneur, puis je rentrais chez moi pour écrire. Il arrivait que j’aille manger dehors, mais c’était plutôt rare. J’étais bien dans mon Château. Je m’y sentais comme une princesse retirée en ses  terres.

Au bout de quelques mois, on m’a offert d’emménager dans un des petits appartements, au rez-de-chaussée. C’était moins cher qu’une chambre à la journée. J’ai calculé qu’ainsi, en effet, mon pécule durerait plus longtemps. Je me suis donc installée dans l’appartement 40, du côté des plaines. Oh, je n’avais pas une vue à tout casser. Mon logis donnait sur une cour intérieure toute simple où je pouvais, quand l’envie m’en prenait, aller faire quelques pas. Michelle et les autres employés continuaient d’assurer mon bien-être et ma tranquillité. Les soirs d’été, je pouvais entendre par ma fenêtre ouverte les pas des chevaux fatigués qui rentraient à l’écurie, à la fin d’une journée passée à répéter le même itinéraire pour les touristes émerveillés. Ils étaient mon lien avec l’extérieur, ces chevaux. L’écho de leurs pas me menait dans tous les coins de cette vieille ville que je n’ai jamais visitée autrement.

Puis, un jour, ma fille m’a retrouvée. Elle avait mis un détective privé sur mon cas, je pense. Combien de temps m’a-t-elle cherchée partout dans le pays avant de me trouver là? Par quel moyen a-t-elle réussi à flairer ma piste? Je me souviens d’avoir éprouvé un étrange sentiment de victoire d’avoir été capable de la tenir loin de moi durant toutes ces années. Elle est arrivée avec ses papiers de notaires et de médecins, a demandé la dame de l’appartement 40 et m’a ramenée à Toronto. Je n’ai pas résisté. J’étais fatiguée. On m’a conduite dans une maison très bien, où des gens compétents se sont occupés de moi jusqu’à la fin. Je ne sais pas ce qu’elle a fait de mes cahiers. Les a-t-elle lus? Les a-t-elle brûlés? À vrai dire, cela ne me fait rien.

L’appartement 40 n’existe plus. L’hôtel a été agrandi et modernisé. Il y a des salles de réception, des chambres neuves et celles qui ont conservé un cachet plus vieillot. Il n’y a plus de restaurant, mais on y trouve tout de même un service de traiteur et l’on peut commander, à la chambre, d’un établissement adjacent qui sert du poulet rôti.

J’ai élu domicile dans la suite présidentielle. Ne me demandez pas comment j’y suis arrivée, je ne saurais le dire. Tout ce que je sais, c’est qu’à un moment donné mon esprit a quitté mon corps pour se retrouver ici, où j’ai été si bien. La suite accueille toutes sortes de gens, des dignitaires, des vedettes, des personnes ordinaires aussi. Je m’amuse beaucoup à les regarder vivre, mais je ne les dérange jamais. J’ai assez souffert qu’on ne respecte pas ma tranquillité, c’est la moindre des choses que je respecte celle des autres. C’est un endroit ravissant, très éclairé, dont les grandes baies vitrées donnent sur les plaines d’Abraham que je n’ai que devinées de mon vivant et que je peux désormais contempler à loisir. On y voit des familles, des gens qui font du sport, des pique-niques. L’hiver, les silhouettes sombres des grands ormes veillent, comme des aïeux bienveillants, sur le sommeil des clients.

Il arrive que Michelle vienne s’assoir sur le divan de cuir de la suite, quand il n’y a personne. Elle se pose là quelques minutes, le temps de souffler dans la lumière généreuse des grandes fenêtres. Elle médite, refait en pensée le plan de la semaine, réfléchit à telle décision à prendre, ou simplement fait un peu le vide avant de reprendre le travail. C’est elle qui a la responsabilité des autres employés. Elle veille à tout. Et moi je veille sur elle.

Parfois je m’assois à ses côtés et j’écoute ses souvenirs. Elle a tout vu, depuis trente ans qu’elle est là, Michelle. Les folles soirées de Saint-Jean, lorsque les badauds revenaient du grand feu avec le diable au corps, les émeutes, les sommets politiques, les parades du Carnaval et les sculptures de neige devant le manège militaire. Elle l’a vu brûler aussi, le manège militaire, elle a contemplé le triste spectacle des pierres fumantes au petit matin. Elle a entendu les cris et senti les fumigènes du Sommet des Amériques. Elle a géré des fêtards et des bruyants, sans cesse soucieuse de préserver la quiétude des gens qui choisissaient de venir poser leurs bagages ici pour quelques jours, quelques mois, quelques années. Toujours elle a fait ce qu’elle avait à faire avec la force paisible et patiente de celle qui connaît la valeur du travail bien fait. Moi qui suis née dans la ouate, je l’admire. Je vois cette femme qui est venue ici toute jeunette offrir sa vaillance, et ce qu’elle est devenue. Un être sage sur qui l’on peut compter sans faille. Tous ici lui vouent un grand respect et, je dirais, énormément d’affection. Elle qui possède maintenant toutes les clés de toutes les portes, je sais qu’elle se souvient très bien du temps de sa jeunesse où les femmes de chambre jetaient les draps souillés par la fenêtre dans la cour intérieure, trop gênées de sortir sur la Grande-Allée avec ces paquets de linge sur les bras pour se rendre à la vieille buanderie. Elle se souvient des moments où on l’a laissée emmener ses enfants dans sa tournée de ménage, lorsqu’ils ne pouvaient pas aller à l’école. Elle se souvient de la petite fille de deux ans qui lui offrait ses bras et son rire, et qui est maintenant sa patronne.

Elle est bien, Michelle. Lorsque je me tiens à ses côtés, sur le divan de la suite présidentielle, je le sens. Elle est en paix. Comme moi.

 

 

Marie Christine Bernard est écrivaine et professeure de littérature. Ses livres la font voyager un peu partout dans le monde, ce qui l’amène visiter toutes sortes de lieux d’hébergement, des plus modestes au plus chics, dont elle est en mesure d’apprécier l’accueil puisque, élevée à Carleton-sur-mer, en Gaspésie, haut lieu du tourisme depuis les années 1850, elle en connaît un rayon sur le sujet. D’ailleurs, sa famille y possède un hôtel depuis 1979 et y a opéré durant une vingtaine d’années un restaurant reconnu parmi les cent meilleures tables au Canada. C’est dire que sa participation à ce recueil allait de soi !